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Alain Martin : À Dix-huit ans
Livre d'artiste
Photo-gravures sur papier fait-main
Projet académique, 1987

"À Dix-huit ans" est un livre d'artiste créé en 1987 dans le cadre d'un atelier libre alors que j'étudiais en arts visuels à l'Université d'Ottawa. Ce livre se présente comme étant la création de l'artiste Alain Martin (1863-1926), personnage fictif que j'ai inventé, et sous le nom de qui j'ai produit un certain nombre d’œuvres qui s'inspirent d'Elphège Rochon, son grand-père maternel inconnu. Pour davantage d'informations au sujet de la démarche artistique d'Alain Martin, je vous invite à consulter le projet « Alain Martin et son temps, 1863-1926 ».

mots-clés : gravure, eaux-fortes, arts visuels.
© Martin Lessard


Étiquette d'exposition
À Dix-huit ans
Par M. Aigueperse.
Attribué à Alain Martin (1863-1926).
Publication posthume, Paris,1935.
Livre et photogravure sur papier fait main.
Collection de la famille E. Rochon
 
 
 
Ce livre d’artiste est vraisemblablement l’œuvre d’Alain Martin, peintre, dessinateur et graveur, né à Québec en 1863. Très peu de traces documentaires ayant subsistées, la vie du peintre demeure, aujourd’hui encore, une énigme. Toutefois, sa démarche artistique est davantage documentée car il a laissé quelques écrits au sujet de sa pratique artistique, et aussi un petit nombre d’œuvres, toutes des portraits de son unique modèle, son grand-père maternel inconnu.

À Dix-huit ans constitue une œuvre de maturité dans la carrière d’Alain Martin. Elle cumule à elle seule l’ensemble des problématiques qui ont nourri sa démarche : le temps et  la mémoire, la quête d’identité et les mécanismes de la perception. En observant de près le livre exposé ici, le processus de sa production en ressort, limpide. Dans un premier temps, le corps du livre a été retiré de la reliure et certaines pages ont été mise de côté pour être ensuite intégrées à l’ensemble (page liminaires, pages de sections, page « fin » du texte et « liste des volumes parus dans la même collection »). Dans un deuxième temps, les autres pages du livre ont été broyées pour en faire une pâte, puis reformées, comme en témoignent les fragments de mots visibles sur la surface des feuilles, afin de recevoir, en dernier lieu, les images gravées à partir de photographies tirées de l’album de famille d’Alain Martin et retouchées. Trois différentes plaques ont été utilisées pour produire les images, soit une plaque pour chaque section. Les deux premières sections contiennent quatre états de la même plaque, tandis que la troisième ne présente qu’un seul état.
 
Le livre, ainsi transformé, nous raconte l’histoire en trois temps d’un homme (le grand-père de l’artiste – son modèle fétiche) construisant sa maison, en voie de s’interroger sur lui-même, sur ses origines. Il entre d’abord dans un état second qui le mène au seuil de sa propre histoire (Avant-propos : La Nuit tombe – Le Reste est silence – Le Songe – Un Homme se penche sur son passé), puis pénètre dans une phase de questionnement qui, plutôt que de lui apporter des réponses, le conduit droit vers l’insoluble (Mon enfance : La Maison – Mes origines. Mémoires et récits – L’Ombre de la croix – Une Ténébreuse affaire). Enfin, transformé par l’expérience, le constructeur refait à peine surface qu’il est invité par le désir à plonger de nouveau (Ma jeunesse : Béatrice devant le désir). En d’autres mots, À Dix-huit ans nous invite à réfléchir sur l’acte de créer : introspection, action, recul; introspection, action, recul… et ainsi de suite.

En somme, l’œuvre nous entretient sur le processus qui a mené à sa création et sur l’acte de créer lui-même. Pour en venir à cette fin, Alain Martin met en scène des dispositifs propres à ramener l’œuvre sur elle-même. Le livre que l’on suppose au premier regard morcelé, dont les pages auraient été dispersées, demeure au contraire tout entier : les pages n’ont été que transformées, et non supprimées. Aussi, le titre de chacune des gravures provient de la « Liste des volumes parus dans la même collection », donc du contenu du livre lui-même, plutôt que d’une source extérieure et étrangère à l’œuvre. De plus, les cadres s’inscrivent dans un carré qui contraint le regard à rester à l’intérieur de l’œuvre. Enfin, le motif de grille qui articule l’ensemble rappelle celle utilisée par les archéologues dans un chantier de fouilles, et en ceci nous ramène à la page « Un Homme se penche sur son passé ». Alain Martin, brossant sans cesse le portrait de son grand-père inconnu, à la recherche de ses origines, a d’ailleurs écrit : « Quand je peins, je fouille la surface du tableau avec un pinceau comme le fait un archéologue dans son trou ».

Œuvre close, sans pour autant hermétique, À Dix-huit ans invite le regard du spectateur à naviguer entre l’évidence, qui devrait en tout temps être abordée avec prudence – nos sens pouvant nous tromper –, et le subtil, chargé de nuances propres à tendre des pièges.



Martin Lessard
Historien de l'art
À DIX-HUIT ANS
Alain Martin : À Dix-huit ans
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Alain Martin : À Dix-huit ans

Livre d'artiste. Photo-gravures sur papier fait-main. Projet académique, 1987.
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