Portraits

En 2016, ne pas avoir une photo de soi sur Internet est impossible, et cela que vous soyez un aficionado des plateformes sociales non : que ce soit lorsque vous mettez à jour votre portfolio ou votre CV en ligne sur Behance ou LinkedIn, lorsque vous laissez vos amis ou une personne tierce poster des photos de occasionnelles de vous, ou même lorsque vous figurez en tant que simple passant au fond d’un selfie d’adolescentes dans une rame de métro. Votre visage circule, et beaucoup de gens le voient sans que vous le sachiez. Mieux que ça, tout le monde peut créer une histoire basée sur ce simple portrait qu’on lui donne à voir vous concernant… N’importe qui peut donc connaître votre face, vos traits caractéristiques, une des manières dont vous posez, et cas extrême votre pire expression – et vous inventer une vie, des loisirs, des pensées, un univers. L’idée d’être exposé en permanence à n’importe qui peut paraître flippant, mais il n’est qu’une conséquence des plateformes sociales et de l’Internet pour tout, et le plus souvent pour n’importe quoi.
Il est bien sûr préférable de pouvoir contrôler son propre visage et le laisser apparaître sous son meilleur jour : être à son désavantage n’a rien de très excitant autant pour soi que pour les autres, il faut l’avouer. Et lorsque nous n’avons d’autre choix que de se montrer à des inconnus sur Internet, une belle photo dans une belle tenue, si possible avec un bon matériel, personne ne peut refuser.

Il est d’autant plus facile de demander à vos connaissances ou à des inconnus de juste se faire tirer le portrait pour un de vos projets quand vous travaillez la photo et l’image et que vous avez une certaine prestance, surtout lorsqu’il s’agit de n’être rien d’autre que soi-même sur le cliché. Revêtir un beau sourire ou un sourire neutre, tenir une posture convenable, être le plus photogénique possible dans le but de satisfaire le photographe – et se satisfaire d’un point de vue social lorsque le cliché final sera visible aux yeux de tous.
Le problème dans chaque trait physique précédemment cité relève d’un seul domaine : la sincérité. Pourquoi cette façade ? Bien évidemment pour plaire, pour se mettre en valeur face au regard des autres, ou pour les plus timides, pour se fondre dans le décor. Mais qu’en est-il de l’honnêteté de cette apparence ?

Pour ce projet photographique, j’ai demandé à mes modèles de prendre la pose sans préciser de durée devant l’objectif et mon oeil silencieux – et même totalement ailleurs, à la fois sur mon smartphone et derrière l’oeilleton, vacillant entre la possibilité d’appuyer sur la détente et finalement d’abandonner une fois de plus. Et pour chaque modèle, toujours la même histoire : son corps exposé aux lumières fortes s’affaisse, la lassitude naturelle s’installe, le visage se détend totalement. L’enveloppe entière se questionne tout en attendant d’être photographié, regardant sans cesse l’objectif en espérant en savoir plus, gardant une concentration ultime seulement au niveau du regard. Les questions internes finissent alors par se ressentir en extérieur et il est presque possible de lire dans les gens comme dans un livre ouvert.

Aussitôt le flash déclenché, la façade revient, mais différemment ; le sourire peu sincère revient et le corps désarticulé se redresse, car le modèle s’attend à une deuxième prise. Mais lorsque je le remercie et le laisse partir, un seul mot ne demande qu’à sortir du coeur : « pourquoi ? ». J’ai pris la décision de ne répondre qu’à ceux qui m’ont posé ouvertement cette question en leur demandant de garder le secret, et de laisser les autres dans l’interrogation qu’ils sont su garder pour eux. Pour chaque personne à qui j’ai expliqué, j’ai juste dit avoir pris un portrait sincère d’eux, d’où la longue durée de la pose, variant entre trois minutes pour certains, et huit pour d’autres ; l’incompréhension était alors encore plus palpable qu’avant le flash. La vision du portrait parfait dit « sincère » en studio pour booster son réseau est tellement semblable à un déguisement de carnaval que l’idée de ne pas le respecter devient presque folle.

Face à chacune de mes photos, j’ai décidé de d’opposer une image de profil de chacun récupérée sur une des multiples plateformes sociales auxquelles ils sont inscrits, sans qu’ils soient au courant, comme pourrait le faire n’importe qui. Suite à la mise en commun de deux facettes de leur identité en opposition, une question se pose : à quelle image doit-on se fier en termes de sincérité, face aux différents « moi » que nous montrons sur Internet et celui que tout le monde voit tous les jours, par exemple lorsque nous nous rendons sur notre lieu de travail ? Doit-on réellement croire les images des gens diffusées derrière un écran ou préférer voir la personne de nos propres yeux ?
Remerciements

Par ordre d’apparition :
Margaux LALLART
Théo GARNIER
Marion DURAND
Adrien MOLESTI
Floriane BARBE
Alexis JEUFFRAIN
Corinne KESSELER
William COPPOLA
Emma MARTIN
Axel MIMAULT
Pia MONTALTI
Mariya KOROSTELYOVA
Jane MATHIEU
Alexandra CHÉRY
Léa COLLIN