LES FORGES
Une exposition des frères BRUNAUD

Œuvres réalisées dans le cadre d’une résidence d’artistes au DomaineM (www.ledomainem.com), sur le site des anciennes Forges de Tronçay (Auvergne), de septembre 2012 à octobre 2013. 
Installations plastiques & sonores + scénographie de l’exposition réalisées en collaboration avec Pierre-Yves Brunaud, photographe résident.
 
 
 
Portrait de l’artiste les yeux ouverts sur le temps
 
« Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde !
Je marche entre deux éternités
»
Diderot, Salon de 1767
 
 
Les frères Brunaud regardent le monde. Ils observent les villes, les passages, les paysages, les chantiers. Ils marchent à travers les pays, les forêts, les lieux inconnus. Partout la grande question de la présence au monde de l’homme s’apparente à une énigme. Mais le travail artistique - pictural pour Jean-Philippe, photographique pour Pierre-Yves - ne cherche nullement à lever cette énigme mais plutôt à en prendre la mesure, à lui assurer l’espace de son rayonnement afin d’offrir une visibilité à ce qui se dérobe et semble sans mots.
 
Passages et traversées
Dans ses travaux photographiques antérieurs -entre séries documentaires et recherches plastiques - Pierre-Yves traverse des territoires où habiter résulte moins d’une passion que d’une nécessité. Dans ligne de [Paris], la ligne 2, qui traverse la rive droite de la capitale de Nation à Porte Dauphine, d’est en ouest, les lieux sont des décors emboîtés, des fragments de façades saisis en écho comme des images recomposables. Par contre, devant ces "rideaux de scène", la rue s’anime, des hommes, des femmes, des enfants, passent, se rencontrent, se croisent en un grand mouvement latéral inscrit dans l’axe même de la ligne. Comme des signes sur la page ou des notes sur une partition, les êtres cherchent leur étagement et composent des agrégats de signes, des séquences chorégraphiées, toute une pulsation qui paraît à la fois déliée, enjouée et comme martelée par les exigences d’un invisible destin. Tout semble à la fois terriblement vivant et déjà inséré dans la grande mécanique des passages et des vies circonscrites. Etonnant constat où la ville est davantage traversée qu’habitée et où l’homme devient un éternel voyageur.
Ce trouble sentiment réapparaît dans le travail sur le périphérique (La Ville du Périph [Paris])ou le métro aérien de Bangkok (Skytrain [Bangkok]) : comme si l’homme cherchait moins à habiter sa ville qu’à s’en affranchir en gagnant de la hauteur ou en plongeant avec délectation et effroi dans ses soubassements, ses terrains vagues, ses "non-sites" comme dirait Marc Augé. La ville semble alors secréter elle-même des contre-villes, à la manière d’un organisme vivant veillant à entraver sa prolifération continue en accumulant des arcs de décharge, des zones en déshérence, des jachères urbaines.
 
Frontalités et franchissements
Quant au peintre Jean-Philippe, après avoir traversé trois périodes picturales depuis 2005 (Mutations en 2005-2006, Errances en 2006-2008, Promesses suspendues en 2008-2010), il s’est engagé depuis 2010 dans un cycle intitulé In/Out et partiellement présenté à la Galerie Cécile Charron, à Paris du 1er juin au 27 septembre 2012. La nature y est fortement présente, mais désormais l’artiste est à pied d’œuvre, pourrait-on dire. Nous voici plongés dans la vie organique du monde où le végétal se déploie en abondance, absorbant les sentiers, engloutissant les passages, n’offrant plus à l’homme que d’étroits territoires déjà contaminés par la profusion d’un grand dehors archaïque. Chez Jean-Philippe Brunaud les tourments de la frontalité du monde - il s’érige en permanence comme une muraille infranchissable - suscitent des déversements de matières et de couleurs qui apparaissent comme autant d’entailles ou de déchirures. C’est bien la peinture, l’art par conséquent, qui libère les franchissements, mille ruisseaux bleutés, mille réseaux lumineux serpentant malgré nous à travers la moiteur dense des feuillages.
 
La beauté oppressante des paysages de Jean-Philippe Brunaud se trouve ainsi constamment illuminée de l’intérieur, de sorte que la masse, très vite, se creuse sous nos yeux, ouvre des cheminements, installe un feuilletage généralisé des lointains. Ainsi, l’air circulant avec la lumière, ces peintures s’ouvrent délicatement sous la poussée du regard, exaltant des espaces retirés, suggérant de lointaines clairières ou des chemins dérobés. Tout un autre monde, frémissant et oublié, qui habiterait secrètement le monde matériel où nous vivons, comme une autre vie qui n’appartiendrait qu’à nous.
Disparition, départ, vertiges
 
L’investissement des deux artistes dans l’exploration du site des anciennes Forges de Tronçais aura été l’occasion non seulement d’un approfondissement des pratiques antérieures mais aussi d’une sorte de radicalisation de celles-ci. Devant les dédales encombrés des milliers de m2 du site et la grande désolation des lieux, le mystère même de leur abandon soudain, les artistes ont ressenti une émotion particulière.
Des bordereaux d’expédition portent la date de la dernière journée et demeurent incomplets, dans le local syndical le calendrier mural est accompagné de l’ordre du jour de la prochaine réunion. Ici ou là, dans les ateliers et les bureaux, près des machines, dans les corridors, tout semble indiquer un départ précipité, comme sous l’injonction d’une impérieuse nécessité. Comment ne pas penser à ces civilisations brutalement disparues ? Comment ne pas être frappé jusqu’au vertige par le sentiment d’une tragédie humaine où le deuil et la perte sont irréparables ?
 
De tout ceci, de ce qu’ils ont vus et de ce qu’ils ont ressentis, témoigne l’exposition LES FORGES. Il ne pouvait s’agir ni d’un simple état des lieux, ni d’une fiction prenant prétexte d’un décor inouï. Pour les deux frères, très vite, ce qu’il convenait de faire ne pouvait que se nouer autour des questions de l’habitabilité du monde et de la recherche continuelle, par l’homme, d’un passage brisant la force des apparences pour rétablir les continuités.
Cela méritait sûrement ce long travail, cette résidence au DomaineM de près d’une année.
 
Ce monde perdu qui est le nôtre, malgré tout
Les grandes peintures de Jean-Philippe Brunaud, ruisselantes de couleurs, s’ouvrent devant nous comme la promesse d’un monde perdu où nous pourrions sans doute retourner. Un monde qui est le nôtre, malgré tout, et qui demeure le seul en notre possession. Nous voici devant lui, comme ce personnage de dos que l’artiste dresse à l’avant-scène du tableau, tandis que dans la profondeur des fourrés, tapi dans l’ombre épaisse des végétations, un autre homme, sombre, se tient immobile. Il est presque invisible. Il désigne le point de renversement où s’établit le contact fulgurant du temps aboli et du temps à venir.
Bien sûr, la peinture le révèle avec luxuriance, il nous faut marcher dans ces espaces profonds, traverser les écrans et rétablir les passages. Dans son écoulement de matières colorées où frontalité et profondeur se heurtent à bruits sourds avant de fusionner dans le magma liquide et les plantes en flammèches, la peinture de Jean-Philippe Brunaud mise sur l’inéluctable traversée. Puisque ce monde est là, c’est le monde, le meilleur des mondes possibles, et nous voulons, à toute force, l’habiter.
Les photographies de Pierre-Yves Brunaud renouvellent l’espérance d’un temps au travail où l’homme parviendrait à s’extirper lui-même des pesanteurs de la nécessité pour rétablir la fluidité du vivant c’est-à-dire le temps de la vie. Les choses rongées, rouillées, contaminées se superposent aux arbres, à l’eau de l’étang, aux formes disparates des objets dispersés de ci de là, comme pour indiquer leur secrète correspondance. L’adéquation généralisée des formes et des matières, des éléments et des objets offre l’image déroutante et fascinante d’un monde totalement déployé vers nous. Un monde littéralement offert à notre confiance, alors même qu’il est traversé de puits d’ombre, de segmentations et de découpes violentes, de scories et de déchets.
 
Le temps retrouvé
Regardez ! Vous le voyez bien : l’art ressuscite la beauté perdue et reconstruit, contre le temps et à travers lui, les scènes luxuriantes d’un monde présent dans notre mémoire et notre corps. Nous sommes là, étonnés, et déjà emportés dans la pulsation vitaliste des choses. L’œuvre des deux artistes renouvelle notre confiance en un destin à la fois personnel et collectif : puisque tout change et se transforme, puisque le monde périt à chaque instant, cela veut dire également qu’il maintient sa note continue et que la force de renouveau habite les corps et les esprits des humains.
Alors oui, la rencontre et le dialogue des deux œuvres, celle du peintre du photographe, devaient à l’évidence s’accomplir. Voici des échos et comme une orchestration à quatre mains. Voici l’œuvre en gémellité des frères Brunaud, avec ses points d’impacts, ses silences rétractés et ses ressacs. Nous savons quelle souffrance aura représenté la fermeture du site des anciennes Forges de Tronçais pour bien des hommes et des femmes de cette région. L’œuvre à quatre mains des frères Brunaud dénoue le chaos de l’histoire et libère à nouveau notre désir de vivre.
 
Alors oui ! Les Forges de Tronçais demeurent battantes dans le temps, celui que nous avons perdu et celui que nous pouvons retrouver.
 
Michel Cegarra // DomaineM // août 2013